vendredi 16 septembre 2016

Felix Funicello et le miracle des nichons, Wally Lamb

1964, dans la petite ville de Three Rivers, Connecticut. Felix, 10 ans, fréquente l'école catholique St Aloysius, où sévissent entre autres la très psychorigide sœur Dymphna et Rosalie Twerskie, première de classe et du poil aux pattes : le genre de pimbêche à lever le doigt avant la sonnerie pour s'assurer qu'il n'y a pas de devoirs, juste au cas où. Le soir, après la classe, Felix retrouve le diner famililal et tente tant bien que mal de faire ses devoirs, tout en admirant, crayon à la bouche, le poster de la star de cinéma Annette Funicello, qui, pour la plus grande fierté de ses parents, est une cousine éloignée... Mais un jour, tout dérape. À cause d'une sombre histoire de paille, de boulettes de papier et de chauve- souris, sœur Dymphna finit délirante sous un bureau et se voit envoyée en maison de repos. Débarque alors l'incroyable Madame Marguerite, québécoise, pull-over rouge moulant, talons hauts et jupes fendues : le genre exotique pour les environs. Et comme les bonnes nouvelles n'arrivent pas seules, elle est suivie de près par Zenhya, jeune fille russe au caractère bien trempé, un franc-parler saisissant, déjà du monde au balcon, et une éducation sexuelle très avancée. Et Felix Funicello grandit, et Felix Funicello s'émerveille. Entre la découverte des baisers à la française, les premiers frissons de l'école buissonnière, la jouissive descente aux enfers de Rosalie Twerskie et le si énigmatique parfum « Cognac » de la prof, le CM2 du jeune garçon sera grandiose, et la fête de fin d'année inoubliable. Qui sait, peut-être pourra-t-il voir Annette autrement qu'en poster ? Et l'embrasser pour de vrai ?

A dix ans, j'avais des couettes ou des tresses suivant l'humeur du jour de ma mère et je la suppliais de me laisser aller en vélo à l'école, pour faire comme les grands. 

A dix ans, mon meilleur copain s'appelait Séverin, et il avait les clés de sa maison autour de son cou -le chanceux! je pensais à l'époque- parce que ses parents travaillaient beaucoup, et il venait parfois en pantoufles en classe parce qu'il oubliait de mettre ses chaussures.

A dix ans, j'étais terrorisée par les mauvaises notes et ne savais pas sauter à la corde, manque de coordination, une corde à sauter dans les mains et je manquais de décapiter tout le monde (d'ailleurs, je ne suis pas plus habile maintenant... ).

A dix ans, j'en faisais de choses, je vivais dans un univers peuplés de rêves et d'aventures en tout genre (ça n'a pas changé non plus) et j'essayais de comprendre le monde qui m'entourait.

Un peu comme Felix.

Felix est le plus petit de sa classe et le deuxième juste derrière Rosalie Twerski, la fayotte de service, vous savez, celle qui a toujours la main levée et n'hésite pas à dénoncer ces camarades. Lonny est son meilleur copain. Il est plus grand que lui, mais c'est normal, il a deux ans de plus, et lui, contrairement à Felix, il s'installe au fond de la classe, ou plutôt on l'installe au fond de la classe. Parce que Soeur Dymphna n'est pas facile. En plus d'être sévère, elle a une légère tendance à la dépression et au passage de films en classe quand le rideau noir s'abat sur elle. Et par un fâcheux concours de circonstances (auquel Félix est bien évidemment étranger, il est beaucoup trop sage avec ses boucles brunes et son air de premier, euh.. second de la classe, non, ça n'a rien à voir avec ses tirs qui ont malencontreusement raté leur cible pour atteindre un obstacle non identifié et imprévu), Soeur Dymphna se voit obligée d'abandonner l'école et est remplacée par Melle Marguerite, la nouvelle instit', une laïque dans une institution privée, qui arrive avec ses manières libres et son français québecois.

L'année scolaire qui s'annonçait insipide devient franchement plus... originale.

Wally Lamb nous livre dans un portrait tendre et teinté d'humour de l'enfance qui découvre la vie. Felix est grand maintenant, il a dix ans, il comprend tout, ou presque. Et ce qu'il ne comprend pas, il doit le comprendre pour ne pas être ridicule, l'adolescence est sur le pas de la porte. Son copain Lonny sait plein de choses, il fait des blagues qui font rire tout le monde, un peu comme Chino, le serveur du restaurant de la famille, mais Felix ne peut surtout pas avouer qu'il ne comprend pas toujours leurs blagues. Il se pose des questions, la sexualité commence à l'interpeler et il a essayé de demander des explications à son père, mais celui-ci évite la question et trouve des excuses. Il se défile.

Felix porte un regard naïf sur l'Amérique des années 60, sur la modernité qui envahit le monde, les concours de cuisine et les spectacles à l'école, sur la famille, sur les amis (Zhenya et sa langue qui fourche est un personnage déluré très rafraîchissant dans ce contexte de Guerre Froide et de la peur de l'autre) et sur tout ce qui semble important quand on a dix ans.

C'est un roman que j'ai apprécié mais qui m'a un peu laissée sur ma faim. Il aurait pu me marquer, mais malheureusement, je n'en garderai pas un souvenir impérissable. Sans savoir pourquoi, j'avais en tête Netirez pas sur l'oiseau moqueur en attaquant le récit (qui n'ont de point commun que le récit de l'enfance), et peut-être que cela a conditionné ma façon d'aborder la trame. La première partie a manqué de rythme à mon goût, mais a malgré tout été compensée par la fin qui m'a fait franchement sourire, comme un diesel qui met du temps à démarrer.

Par contre je m'interroge, pourquoi ce titre dans la version française ? On est bien loin du Wishin' and Hopin' original...

jeudi 15 septembre 2016

Les mots entre mes mains, Guinevere Glasfurd

Helena Jans van der Strom n’est pas une servante comme les autres. Quand elle arrive à Amsterdam pour travailler chez un libraire anglais, la jeune femme, fascinée par les mots, a appris seule à lire et à écrire. Son indépendance et sa soif de savoir trouveront des échos dans le coeur et l’esprit du philosophe - René Descartes. Mais dans ce XVIIe siècle d’ombres et de lumières, leur liaison pourrait les perdre. Descartes est catholique, Helena protestante. Il est philosophe, elle est servante. Quel peut être leur avenir ?
En dévoilant cette relation amoureuse avérée et méconnue, Guinevere Glasfurd dresse le portrait fascinant d’une femme lumineuse, en avance sur son temps, et révèle une autre facette du célèbre philosophe français.

On connait beaucoup de choses sur René Descartes, son Discours de La Méthode en a fait l'un des fondateurs de la philosophie moderne, mais finalement, on ignore presque que tout de sa vie personnelle, amoureuse.
"Les mots entre mes mains" a l'ambition de combler ce vide, d'utiliser la force de l'imagination pour reconstituer, à partir de bribes d'archives, des pans de vie du philosophe.

Le résultat est solide et cohérent. Le résultat est convaincant, je suis bluffée.

Helena a bel et bien existé.
Elle savait bel et bien écrire.
Et elle a bel et bien eu une fille avec Descartes.

Voilà trois des lignes directrices de ce roman, voilà les trois lignes directrices d'une femme bien différente de celles de sa condition à l'époque. Tout opposait Descartes et Helena : leur situation, leur religion, son travail à lui, son travail à elle. Tout les opposait, mais pourtant... un enfant est né de leur union, une petite fille que Descartes a reconnue.

L'auteure construit avec la rigueur d'un chirurgien ce qui a pu se produire entre eux. L'amour, la passion, les difficultés et autres obstacles, l'obsession, la tendresse... J'ai énormément aimé les risques que Guinevere Glasfurd a décidé de courir, l'Histoire est passée au service du roman et elle nous dresse un portrait passionnant et fidèle de l'époque. L'écriture sied parfaitement à la trame, elle ne tombe pas dans une langue qui aurait pu sembler archaïsante, mais offre un langage suffisamment travaillé pour nous emmener dans un voyage dans le temps. Entre ces lignes, entre ces mots, nous sommes là, avec Descartes et ses explorations pour sa Méthode, avec Helena et ses questionnements, avec Descartes et Helena unis par leur amour. Entre ces lignes, j'ai vibré, ressenti de la fureur face à l'injustice, et j'ai été attendrie...

L'ouvrage refermé, j'ai senti la curiosité de me plonger dans la vie de Descartes pour démêler le vrai de l'imagination, et la frontière est mince, très mince.

Un livre à découvrir et à savourer...

Pour lire l'avis du Chat, c'est ici !


dimanche 11 septembre 2016

Vengeance haute-couture, Rosalie Ham

1951. Tilly Dunnage est de retour. La petite bâtarde autrefois chassée de chez elle par les préjugés et l’hostilité des bien-pensants est devenue une jeune femme incroyablement élégante et provocante, pour qui le style et le chic de Paris n’ont plus aucun secret. Elle affole les hommes et suscite l’envie des femmes. Sa revanche, elle la tient : toutes celles qui aujourd’hui encore la méprisent veulent à tout prix ses conseils, et ses robes. Tilly coud. Tilly coupe. Mais, en fait, Tilly prépare en secret le grand finale qui vengera son enfance blessée et lui rendra sa dignité. En ne laissant que cendres derrière elle. Et un amour impossible…

Qu'il y a du monde à Dungatar et qu'il est difficile de s'y retrouver au début ! Les premières pages de ce roman m'ont laissée perplexe : on s'attarde sur les habitants de cette charmante bourgade et les scènes qui s'enchaînent de façon apparemment décousue sont autant de photos prises à différents endroits de la ville. Il faut bien reconnaître une chose, ces habitants paraissent... étranges. Oui, étranges. Pas dans le sens où il auraient été enlevés par des extraterrestres planifiant une invasion de la Terre, mais plutôt dans le sens de « il y a mammouth sous gravillon, cette charmante bourgade cache quelque chose ». Et le mammouth semble gros, très gros.

Finalement, ce début déstabilisant est rondement mené. Ces instantanés donnent un bon aperçu du décorum et des acteurs, et distillent le doute sur ce mammouth sous ce gravillon. Sans m'en rendre compte, je m'étais immergée dans l'histoire et je n'allais plus la lâchée.

Tilly, l'héroïne, est pratiquement absente de ces premières pages, mais c'est normal. Elle revient d'une très longue absence et elle prend corps dans le récit au fur-et-à-mesure qu'elle occupe l'espace dans la vie de la population. Par crainte de trop en révéler, je ne m'attarderai pas davantage sur la trame. Il faut la taire pour ne pas gâcher le plaisir.

Sachez juste que les personnages sont truculents, qu'il y a beaucoup d'humour mais que ce n'est pas pour autant un roman drôle, que ma gorge s'est serrée et que j'ai même versé quelques larmes de surprise ou de colère, je ne sais pas vraiment, sans doute un mélange des deux. L'écriture est parfois aride, aussi aride que les habitants, mais elle est d'une efficacité redoutable. Elle insuffle un vrai dynamisme au récit, une vraie respiration à la vie de Tilly.

A l'heure où j'écris ces mots, je peste d'ailleurs encore contre certaines décisions de l'auteur, même si, pour être honnête, elle ne pouvait en prendre de meilleures.

Le roman d'une femme, le roman d'une vie, un roman qui mélange les genres, qui dépeint un portrait au vitriol d'une société qui n'accepte pas la différence.


Une très agréable découverte...

jeudi 8 septembre 2016

Ainsi fleurit le mal, Julia Heabelin

À seize ans, Tessa est retrouvée agonisante sur un tas d'ossements humains et au côté d'un cadavre, dans une fosse jonchée de milliers de marguerites jaunes aux yeux noirs. Partiellement amnésique, seule survivante des " Marguerite " – surnom que les journalistes ont donné aux victimes du tueur en série –, elle a contribué, en témoignant, à envoyer un homme dans le couloir de la mort. Terrell Darcy Goodwin, afro-américain, le coupable parfait pour la juridiction texane.
Presque vingt ans ont passé. Aujourd'hui, Tessa est une artiste et mère célibataire épanouie. Si elle entend parfois des voix – celles des Marguerite qui n'ont pas eu sa chance –, elle est toutefois parvenue à retrouver une vie à peu près normale. Alors, le jour où elle découvre un parterre de marguerites jaunes aux yeux noirs planté devant sa fenêtre, le doute l'assaille... Son " monstre " serait-il toujours en cavale ? La narguerait-il ?

Oh my god ! Oh my god ! Oh my god !

Voilà bien longtemps que je n'avais pas lu un thriller aussi addictif que celui-ci...

¡ Dios mío ! ¡ Dios mío ! ¡ Dios mío ! Il est diabolique, délicieusement diabolique.

Tessa a vécu un drame, c'est une Marguerite, l'une des victimes d'un tueur en série, la seule qui en a réchappé. Depuis, elle vit avec ses cauchemars et ses fantômes. Le coupable Terrell Darcy Goodwin est en prison, il va être exécuté, du moins c'est ce que tout le monde pense et espère. Enfin, presque tout le monde. Certaines personnes essayent de prouver son innocence, et s'il y a une chose dont Tessa est sûre désormais, c'est qu'il n'est pas le tueur aux marguerites. Et les petites voix des Marguerites qui l'accompagnent au quotidien et résonnent dans sa tête sont d'accord avec elle.
Commence une course contre la montre, non seulement pour prouver l'innocence de Terrell, mais aussi pour trouver la paix de l'esprit et rendre aux Marguerites ce qui leur est dû : la vérité.

Que dire de ce roman ? Les mots me manquent, et ce n'est pas chose habituelle. Je suis encore habitée par le récit, par la fragilité apparente de Tessa, la complexité de ses pensées, de son introspection, sa lutte dans son combat quotidien pour ne pas être qu'une Marguerite pour être Tessa, la femme et la mère de Charlie. Je suis encore hantée par cette descente dans le système judiciaire américain, par cette plongée dans la psyché de l'être humain la frontière entre raison et folie est mince, par la tension omniprésente du récit.

Les personnages sont extrêmement bien travaillés, chacun d'entre eux possède une vraie profondeur, des forces, des failles, des questionnements. Ils sont autant de pistes vers cette vérité que cherche Tessa, autant de garde-fous pour ne pas sombrer.

Le récit suit, la plupart du temps, ses pensées en alternant passé et présent et confronte Tessie, l'adolescence meurtrie et traumatisée et Tessa, la femme qui tente d'avancer au quotidien. Son évolution est visible, elle n'est plus celle qu'elle a été, elle n'est plus cette adolescente qui témoignait contre son gré alors que la seule chose qu'elle désirait plus que tout c'était oublier, que la vie reprenne son cours normal.

Chaque détail à son importance, c'est une véritable enquête policière que nous livre Julia Heaberlin, et comme l'on s'en doute bien, la vérité n'est pas aussi simple qu'on ne le croit. J'avais beau me préparer à des surprises, c'est le jeu de ce type de roman, je dois reconnaître que je n'avais rien vu venir. Je pouvais avoir des doutes, quelques soupçons, mais pas comme ça, pas pour ça. Ce roman est vraiment bien construit et l'on sent un énorme travail de la part de l'auteur en ce qui concerne les techniques scientifiques de recherche. Tout s'emboîte parfaitement, et la dernière page tournée, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que oui, je n'avais rien vu venir, alors que pourtant, j'avais tout sous les yeux.

J'ai adoré, vraiment adoré, même si je dois le reconnaître, le barrage de ma couette a été un peu mince pour me protéger des ombres du récit. Je suis une âme sensible et en éteignant la lumière, j'avais un peu peur de trouver moi-aussi des marguerites jaunes le lendemain matin. Mais qu'il a été bon de ressentir cette tension!

Ce roman est une véritable réussite !

dimanche 4 septembre 2016

L'incandescente, Claudie Hunzinger

Des jeunes filles qui sont des Enfants terribles s’écrivent des lettres d’amour.
« Marcelle était la pire et ma préférée. »
Toutes fuient la mort. La mort les rattrape. Elles y mettent le feu.
Elles sont du côté de la vie. Leur pays est l’adolescence, ce passage de tous les dangers.

C'est un roman singulier que nous livre Claudie Hunzinger, un roman-immersion dans l'histoire de sa mère, Emma, la belle Emma qui fascine tant, un roman-plongée dans ses amours avec Marcelle, cette relation débutée à l'adolescente et qui se prolongera dans le temps. L'auteure, au gré de la lecture de lettres que sa mère écrivait à/ recevait de Marcelle, va exhumer le passé pour tenter de comprendre sa personnalité insaisissable.

Claudie Hunzinger flirte avec les genres littéraires, autobiographie, biographie, autofiction, elle dialogue avec le passé et restitue une époque, des moments de vie à partir d'extraits de lettres, de photos ou même de ses propres interrogations. Elle intervient régulièrement dans le récit et interpelle Marcelle, cette fille au désir si brûlant et qui elle aussi a souffert de l'abandon de la belle Emma. Marcelle finit d'ailleurs par occuper totalement l'espace du récit, l'on vit avec elle cette maladie qu'il ne faut pas nommer -la tuberculose-, son amour pour Emma, et la perte de ses amies.

Les premières pages de ce récit m'ont beaucoup déstabilisée et auraient pu me faire sortir de ces mots. Il y règne une certaine confusion, celle de la mémoire qui tente de se souvenir, celle de ces lettres qu'on lit, qu'on ne comprend pas tout de suite, mais qui finissent par s'imbriquer pour compléter le puzzle. Mais le contraire s'est produit. Je me suis plongée moi aussi dans cette découverte d'Emma, dans cette rencontre avec Marcelle sans pouvoir m'arrêter, et cette Marcelle tourmentée, je l'ai énormément appréciée. J'ai eu le sentiment que Marcelle -l’aimée-, celle qui a vécu dans l'ombre de Marcel-l'élu- était soudain libérée et prenait vie dans ce qui, en plus d'être une sorte d'enquête sur une femme, est aussi le fidèle reflet d'une époque. Le récit est vraiment très efficace et nourri par une plume travaillée, portée par la simplicité du cœur.

D'ailleurs, je n'espère qu'une chose, que viendra aussi celui de Marcel, le père de Claudie Hunzinger, ce fantôme qui flotte entre deux lignes et qui ressurgit ponctuellement pour nous rappeler sa présence. Il m'a réellement interpelée, ma curiosité est piquée. 

Ce roman est le deuxième volet d'une trilogie, je vais vite me procurer le premier.


mercredi 31 août 2016

Dans les pas du fils, Renaud et Tom François, Denis Labeyle

Entre Renaud et son fils Tom, c’est l’incompréhension. À 17 ans, l’adolescent semble glisser sur une mauvaise pente : échec scolaire, violence, drogue… Une crise que traversent de nombreux parents. Convaincu que son fils doit rompre avec son environnement toxique, Renaud lui propose une aventure extraordinaire : la traversée à cheval et à deux des steppes d’Asie centrale, aux confins du Kirghizstan. Pendant trois mois, le père et le fils vont franchir des montagnes, traverser des déserts, rencontrer des personnages insolites, reproduire les gestes simples des nomades… Surtout ils vont vivre une incroyable aventure humaine au cours de laquelle ils seront obligés de compter l’un sur l’autre. Chacun avec un objectif : pour Renaud, aller à la rencontre de son fils ; pour Tom, découvrir un père pour, à son tour, devenir un homme.

En général, je lis peu, pour ne dire pas, de témoignages. Un « Je » trop omniprésent, on s'épanche, on se plaint, on se complait dans un narcissisme exacerbé que l'on alimente par force de détails sur sa vie... Autant de raisons qui me font fuir, sans doute à tort d'ailleurs, comme j'en ai eu la preuve avec Dans les pas du fils.

Alors pourquoi faire une exception ? Pourquoi courir le risque d'affronter ce démon du « Je » ? La réponse est simple. Le sujet du voyage initiatique, qui plus est avec des chevaux dans un pays dont j'ignore tout mais qui est resté sauvage, me fascine. Sans doute une envie muette de vivre moi aussi une aventure de ce genre. Et puis j'ai eu la chance de lire quelques mots de Renaud, le père, et j'ai immédiatement éprouvé un immense respect pour son humilité et sa lucidité. Ce qui a fonctionné pour Tom et lui (finalement, ces deux « Je » que l'on retrouve dans ce récit forment aussi un « nous ») n'est pas une recette miracle, c'est juste de l'espoir. Et c'est ce dont on a besoin en ce moment, de l'espoir.

Je n'ai pas été déçue, bien au contraire. C'est même un sentiment assez étrange que celui qui m'habite depuis que j'ai refermé la dernière page. J'ai l'impression de flotter, et c'est très déstabilisant parce que normalement, je n'éprouve cette émotion qu'après une bonne romance. Inutile de préciser ce récit n'a rien absolument rien d'une romance. Mais alors rien du tout. Mais pourtant, je suis triste d'avoir quitté Tom et Renaud.

Par des mots simples, guidés par la plume de Denis Labayle, ils m'ont fait rentré dans leur intimité. Tom est un ado sur la mauvaise pente, comme malheureusement tant d'autres. Il est en échec scolaire, adepte de la provocation, de fêtes et de drogue. Renaud est impuissant face à la descente aux enfers de son fils, le dialogue est rompu depuis trop longtemps.

Ayant lui-même beaucoup voyagé, il imagine le projet un peu fou d'un voyage au bout du monde, seul avec son fils.

Le récit évoque différentes phases qui sont autant d'étapes dans leur relation : la colère, le rejet, les clashs, la violence même, les révélations, puis un début de compréhension mutuelle porteur d'espoir. Il en aura fallu des efforts de la part de Tom et Renaud pour en arriver à renouer ce dialogue. Je suis admirative, vraiment admirative face à leur attitude et leur remise en question.

L'humour est présent lors de leurs aventures, la plume de Denis Labeyle est précise et j'ai plus d'une fois souri, voire même ri en imaginant la scène. Ce sont autant de cartes postales qui nous immergent dans le quotidien brut et sans fard de ce pays, le kirghizstan dont j'ignorais tout.

Et au-delà de la beauté du récit, au-delà du courage qu'ils ont dû puiser au plus profond d'eux-mêmes pour s'affronter, l'un l'autre mais aussi individuellement, je ne peux m'empêcher d'être attendrie devant le pouvoir des animaux, ici des chevaux. On parle souvent de thérapie par les animaux, avec les chevaux par exemple, avec des handicapés, ou avec des prisonniers aux longues peines aux Etats-Unis, mais pour le vivre au quotidien avec les miens, les mots sont insuffisants face à la remise en question qu'ils peuvent entraîner. Tom a entièrement raison quand il parle de sa monture, Django. « Il est comme moi ». Oui, ils sont le miroir de ce que nous sommes et nous apprennent beaucoup...

Bravo à Tom et Renaud pour ce voyage face à eux-mêmes et merci de nous avoir fait découvrir ce pays. Il vous en aura fallu du courage et de générosité pour partager tout cela..


Pour ceux que ça intéresse, sur leur page facebook, il y a quelques vidéos de leur voyage : https://fr-fr.facebook.com/Step-by-Steppe-1461858700698432/

samedi 27 août 2016

Mon médecin et les Highlanders, 3/3


La vallée des larmes, tome 1

En 1695, en Ecosse, Caitlin a dix-neuf ans et travaille comme domestique au manoir Dunning, où la violence du maître des lieux fait de sa vie un enfer. Jusqu'au jour où elle le tue et s'enfuit. Elle croise alors le chemin de Liam Macdonald, un highlander au passé douloureux. Dès lors, leurs destins sont irrémédiablement liés. Caitlin s'éprend bientôt de ce géant ténébreux et le suit dans son village. Elle y découvrira l'hospitalité et le courage du peuple des Highlands mais aussi la jalousie, la rivalité et les batailles sanglantes entre clans qui sèmeront bien des obstacles sur le chemin de leur union.

La saison des corbeaux, tome 2

Vingt ans ont passé depuis la rencontre tumultueuse entre l'Irlandaise Caitlin et Liam Macdonald, le fier Highlander. Ils vivent heureux dans la vallée de Glencoe avec leurs enfants, Duncan Coll, Ranald et Frances. Mais, en 1715, l'Ecosse plonge de nouveau dans le chaos. L'enjeu : remettre un Stuart sur le trône. Le cœur gros, Caitlin voit partir son mari et ses deux fils. Tandis que les affrontements font rage, Duncan tombe fou amoureux de la flamboyante Marion Campbell, la fille de leur ennemi de toujours. La résurgence de vieilles rancunes et la cruauté de la guerre vont durement éprouver la famille Macdonald...

La terre des conquête, tome 3

Alexander Macdonald, petit-fils de Liam et Caitlin, s'engage dans les Fraser Highlanders, alliés à la couronne anglaise pour la conquête de la Nouvelle-France. Il se retrouve en terre d'Amérique à combattre Français et Indiens lors de la mémorable bataille des plaines d'Abraham de 1759. Au cours de l'occupation de Québec, il rencontre Isabelle Lacroix, fille d'un riche marchand. En dépit de ce qui les sépare, ils cèdent à une passion dévorante. Mais si la capitale a hissé le drapeau blanc, les combats n'ont pas cessé pour autant. L'amour est-il si puissant qu'il peut résister aux ravages de la guerre ?

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Attention, ce qui va suivre n'est pas une Chronique-de-la-liste-noire-des-livres-interdits. 
Toute ressemblance avec des faits réels ne serait que pure coïncidence.
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En ouvrant la porte du cabinet de Monsieur-mon-médecin, je constate avec plaisir qu'elle ne grince plus. Il a dû la huiler ou la graisser. Je ne sais pas si on graisse ou on huile une porte, mais au moins, elle ne fait plus ce bruit si désagréable, ce que mes oreilles apprécient. Par contre la poignée est bouillante et ma peau se plaint.

Ouille....

Je retire ma main précipitamment. J'aurais dû prendre un mouchoir, je le savais. Aujourd'hui il fait chaud, très chaud. Les médias parlent même de canicule, mais j'étais en retard. En retard de... Je compte mentalement... Deux mois en fait. J'aurais du venir voir mon médecin il y a deux mois déjà, c'est ce qu'il m'avait demandé, mais j'ai été très occupée. Par mes lectures. Très occupée par mes lectures et... Bon, d'accord, par mes lectures uniquement. Il va falloir que je réfléchisse à ce que je vais lui donner comme excuse, et vite. Je suis partie m'occuper des bébés pandas en Chine ? Ça pourrait expliquer mes cernes sous mes yeux. Je me suis tellement immergée dans mon action pour la préservation de ces charmantes petites bêtes que j'en ai même adopté l'aspect. Enfin juste les taches autour des yeux. 

Non, ça ne prendra pas.

Je m'installe sur un siège dans la salle d'attente après avoir salué la maman accompagnée de son adorable bambin. Nous nous sommes déjà rencontrées. J'hésite à lui dire qu'il y a un truc cosmique entre nous pour qu'on ait à chaque fois rendez-vous le même jour, elle risquerait de me prendre pour une folle. Surtout qu'elle s'efforce de maintenir son chérubin sur son siège en attachant ses mains avec son foulard. Elle esquive avec habilité un coup qui visait vraisemblablement sa carotide. Il bouge beaucoup l'animal ! Je suis sûre qu'elle au moins, elle ne s'est pas brûlée la main en ouvrant la porte, elle a pensé à prendre un foulard. 

Note pour moi-même: toujours avoir un foulard dans mon sac à main.

Je jette un coup d'oeil à la salle d'attente. Les affiches ont changé, elles ne sont plus consacrées aux MST, mais prodiguent des conseils pour avoir un bon transit intestinal.
– Nom de Zeus, ça brûle ! s'exclame une voix masculine en ouvrant la porte.
C'est justement le monsieur qui a des légers problèmes gastriques, lui aussi doit être relié avec nous par un truc cosmique, ce n'est pas possible. J'espère que les affiches auront été efficaces.
– Mesdames, nous salue-t-il courtoisement avant de s'assoir.
Une volée sonore de flatulences donne le ton.
Ah non. Pas efficaces.
Et moi qui n'ai pas même pensé à prendre un mouchoir ou foulard dans mon sac !
Je bloque ma respiration. J'espère que monsieur-mon-médecin ne sera pas de la même espèce que moi en ce qui concerne les retards, parce que je suis loin de pouvoir concourir au championnat d'apnée.
– Maman, je meurs ! crie le diablotin en essayant de se dégager les mains, sans doute pour les mettre sur son nez.
Sa mère a le teint légèrement bleu, elle non plus ne serait pas une concurrente valable pour le concours d'apnée. Dans un réflexe mué par son profond instinct maternel elle ouvre son sac à main, attrape sa progéniture par la nuque et lui fourre la tête dedans.
– Respire mon chéri, respire ! l'encourage-elle entre deux halètements.
– Maman, j'ai un de tes tampons dans la bouche ! gémit le petit.
Je n'entends pas la réponse de Maman-parfaite, la porte du cabinet s'ouvre et sans attendre davantage, je me rue à l'intérieur. L'apnée n'est vraiment pas mon fort.

Monsieur-mon-médecin me fait signe de m'installer, mais je reste un instant interdite devant la vision qui s'offre à moi. Derrière lui se trouve son sempiternel squelette, qui arbore fièrement une casquette et une écharpe des JO de Río. Je sais où monsieur-mon-médecin a passé ses vacances... Ça explique son bronzage un peu trop accentué. Mais ce n'est pas ça qui me déstabilise. En entrant, j'ai eu l'étrange sensation que le Río-squelette tournait la tête vers moi, ce qui est évidemment impossible étant donné que, dans la définition d'un squelette, l'absence de muscles et de tendons est essentielle. Peut-être est-ce dû au ventilateur qui s'agite dans un coin de la pièce et nous renvoie de l'air chaud.
– Comment allez-vous ? me demande Monsieur-mon-médecin une fois que je suis installée.
– Très bien ! Je pense appeler mon fils Liam... Ou Jamie... Ou Colin... Mais surtout pas Matthew... Ça non... Le Chat du Cheshire a vraiment trop mauvais goût... lui réponds-je en posant mon sac à mes pieds.
– Vous fréquentez toujours ce Chat du Cheshire ?
Le Río-squelette vient encore de bouger. Sa mâchoire s'est refermée, comme s'il désapprouvait. Techniquement, elle ne peut pas se refermer seule. Je le surveille du coin de l'oeil. Rien. J'ai dû rêver. La faute à la canicule, j'ai lu qu'un excès de chaleur pouvait provoquer des hallucinations. Ou alors c'est vraiment le ventilateur...
– Donc, vous êtes enceinte ? poursuit le médecin en ne me laissant pas le temps de répondre à la question précédente.
– Moi ? Mais non ! Pourquoi vous me demandez ça ? pouffé-je à cette idée.
Avec les enfants, je suis aussi habile qu'un éléphant dans un magasin de porcelaine, et encore, si je devais parier sur celui qui ferait le moins de dégâts, je parierais sur l'éléphant. 
Il fronce tellement les sourcils qu'ils forment maintenant une ligne continue sur son front.
– C'est vous qui venez d'en parler.
– Mais non... Je viens juste de dire que si j'avais un fils, je l’appellerais Liam ou Jamie ou Colin ou Aiden ou Cameron...
Je pose un doigt sur mon menton avant de reprendre.
– En fait, je crois que je pourrais l'appeler : Liam-Jamie-Colin-Aiden-Cameron, avec les tirets vous voyez. Ça serait original non ?
– Vous êtes sûre que vous n'êtes pas enceinte ? insiste-t-il. Les hormones pourraient expliquer ces... errances.
– Oui, je suis sûre.
Il note quelque chose sur le cahier qu'il a ouvert devant lui.
– Vous prenez toujours vos médicaments?
– Quels médicaments ?
Oups...

Note pour plus tard: toujours tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler.

– Ceux que je vous ai prescrits... soupire-t-il.
– Ahhh, ceux-là...
Est-ce qu'on a droit à un joker avec un médecin ? Comme ça, pas besoin de mentir. Mentir c'est mal. J'essaie pour voir.
– Joker !
J'accompagne ce tout petit mot de mon plus charmant sourire.
Au rythme frénétique de sa plume sur la feuille, je me rends immédiatement compte que je n'ai pas donné la bonne réponse. J'essaye encore, hésitante.
Euh... oui ?
La tête du Río-squelette se relève légèrement, comme s'il était outré de mon mensonge. Je lui jette un regard assassin, on ne sait jamais.
La plume s'accélère encore.
Mauvaise réponse x2
Il n'arrête pas d'écrire.

Note pour plus tard: ne jamais mentir à son médecin, après il écrit des tonnes de trucs sur ses cahiers.

Le ventilateur tourne toujours et envoie son flot d'air chaud. Je me frotte les mains sur le tissu de ma jupe, légèrement mal à l'aise.
– D'accord, d'accord, je ne suis pas passée à la pharmacie. Mais je n'en ai pas besoin, me hâté-je d'ajouter.
Il continue d'écrire.
– Vous avez retrouvé le sommeil ?
Si je lui redis "joker", je ne suis pas sûre qu'il apprécie. Je hausse les épaule négligemment.
– J'ai trouvé une super saga sur des highlanders.
Il s'immobilise et me regarde d'un air navré. Oui, d'un air navré, alors qu'il devrait prendre ça pour ce que c'est : une excellente nouvelle ! Les bons livres sur des highlanders sont rares.

Je le vois lever une main pour m'empêcher de continuer.
– Attendez, s'il vous plait.
Il ouvre le tiroir de son bureau et en sort un cahier tout neuf et son téléphone. Que diable fait-il avec son téléphone ? Il ne va quand même pas me faire interner ? Pas déjà !
Il fait défiler ses contacts et la tension monte dans mon corps. Il en sélectionne un. Il me semble avoir aperçu une photo de femme, mais je n'en suis pas très sûre.
– Mon petit sucre d'orge caramélisé, oui, c'est moi, ton Choupinou d'amour...
Ouh là, c'est perturbant ça... Je ne sais pas si je dois m'autoriser à me détendre.
Il poursuit.
– Non, non, tout va bien. Oui, j'ai pensé à allumer le ventilateur. Oui, ma gaufrette à la chantilly, je devrais faire installer une clim, mais tu sais que ça me rend malade. Oui, tu as raison... Ma brioche à la confiture, je suis en train de travailler... Oui, je le ferai, je passerai t'acheter tes bonbons au miel, ma guimauve à la pistache. Je voulais juste te prévenir qu'elle est là. Qui ça, elle ? Mais ELLE, évidemment.
Un cri à l'autre bout de la ligne me fait sursauter. Il est presque aussi effrayant que le Río-squelette.
– Elle est là ?
Je devrais peut-être m'inquiéter et partir discrètement, d'autant plus que le Río-squelette vient de pencher la tête, faisant glisser sa casquette sur le côté. L'air du ventilateur n'a pourtant pas l'air suffisamment fort pour déplacer des parties de son corps, et surtout, il n'est pas du tout orienté vers lui.
– Mon petit banana split à la framboise, tu te souviens ce qu'on a dit, je te mets sur haut-parleur mais tu n'interviens pas, je travaille.
Je réprime un hoquet en le voyant poser son téléphone sur le bureau, le plus près possible de moi.
Et la confidentialité des médecins ? Et s'il se servait de la gaufrette à la chantilly comme témoin pour me faire enfermer ? Il vient d'ailleurs d'ouvrir le cahier neuf.

– Vous me disiez donc que vous aviez trouvé, je vous cite "une super saga avec des highlanders"...
Le mot magique : Highlanders. Quelle douce musique à mes oreilles. Highlanders...
Mes craintes s'envolèrent aussitôt, tout comme la désagréable sensation d'avoir vu les yeux du Río-squelette briller, mes épaules se relâchent
– L'auteure, Sonia Marmen s'est inspirée d'une tragédie historique, le massacre du clan des MacDonalds de Glencoe par le roi d'Angleterre Guillaume III en 1692 et à partir de là, elle a imaginé comment le clan faisait pour se reconstruire après ce drame. Le héros, Liam, a tout perdu. Sa femme et son fils ne s'en sont pas sortis. C'est un homme loyal, courageux et fort, mais profondément meurtri. Il ne vit que pour servir son clan, jusqu'à ce qu'il croise la route de Caitlin. Elle sert au manoir Dunning où elle subit les pires sévices de la part du maître des lieux. Un jour, ne pouvant en supporter davantage, elle le tue et tombe sur Liam alors qu'elle essaie de s'enfuir. Commence leur histoire qui sera faite de larmes, de violence, d'amitié mais aussi d'amour, de beaucoup d'amour.
Je pousse un long soupir et il me semble entendre son écho dans le haut-parleur du téléphone toujours posé sur le bureau.
– Liam est vraiment un personnage incroyable. Il n'est pas parfait, loin de là, mais c'est un homme déterminé prêt à tout pour garder sa deuxième chance près de lui. Caitlin est parfois une tête à claques, mais c'est normal, elle est jeune. L'auteure a fait un énorme travail de recherches sur l'époque pour rendre son récit crédible dans les moindres détails. Plus qu'une romance, c'est une immersion dans un autre temps, dans un univers cruel et impitoyable dans lequel les choix s'imposent parfois d'eux-mêmes, même s'ils sont douloureux.
– Et les autres tomes ? me demande une petite voix à travers le téléphone.
– Mon rouleau de réglisse à la menthe, je travaille, la réprimande le Choupinou-d'amour.
Je ne tiens pas compte de son intervention et souris doucement, comme si le rouleau de réglisse à la menthe pouvait me voir.
– Les autres tomes suivent les descendants de Caitlin et Liam, leurs enfants, puis leur petit-fils. Le tome 2 nous permet d'ailleurs de les retrouver vingt ans après et ne les épargne pas. J'ai beaucoup pleuré dans ce tome, beaucoup pesté aussi, mais la fin... ahhh, la fin... Les autres tomes sont finalement dans la lignée du premier. Tout aussi bien écrits, tout aussi haletants avec des personnages pour lesquels on vibre et on souffre. On pourrait lire chaque tome indépendamment, ça ne serait pas un problème.
Et donc, vous n'avez pas dormi... me dit le Choupinou-d'amour qui est aussi Monsieur-mon-médecin.
– Mais bien sûr que si ! protesté-je avec véhémence.
– Vous êtes sûre ?
Je me mordille la lèvre inférieure.
– Enfin, quelques heures. Juste ce qu'il faut...
Il secoue la tête.
– Bon, vous ne me laissez pas le choix, il va falloir vous interner.

D'un bond je suis debout et je calcule qu'en quatre foulées je serais dehors. Peut-être cinq. Monsieur-mon-médecin est un brin bedonnant, il ne doit pas être rapide, sauf si son passe-temps favori est le rugby et qu'il est un as du placage, mais je suis prête à courir le risque. Je me baisse pour attraper mon sac quand je remarque que les yeux de Río-squelette brillent beaucoup plus franchement. Il est impossible que ses yeux brillent. Essentiellement parce qu'en plus de ne pas avoir de muscles et de tendons, il n'a pas d'yeux. Il n'a que des orbites vides, ils ne peuvent donc pas briller, c'est une évidence, une logique imparable.

Mais pourtant ils brillent.
Beaucoup.
De plus en plus.
Merdum Cacadum, ça sent mauvais, et je ne parle pas du monsieur-aux-problèmes-gastriques.

Je recule de quelques pas, la porte me semble bien lointaine tout à coup. Monsieur-mon-médecin semble aussi figé qu'une statue. J'irais bien vérifier si c'est le cas, mais je m'abstiens. Une question de priorités.

La lumière qui sort des orbites de Río-squelette vient l'englober totalement et semble envahir peu à peu la pièce.
Ça me rappelle quelque chose... 
Non ! Pas encore !
Et je suis seule!
Merdum Cacadum puissance 1000.

Je n'ai pas le temps de dégainer mon téléphone qu'une masse sombre apparaît dans le halo de lumière. Je la reconnais.

Les Dieux-de-tous-les-trucs-de-la-mer-et-de-la-terre.

Note pour moi-même: penser à prendre un sac plus grand et du nutella pour avoir Jimmy la gargouille toujours avec moi.

Est-ce que si je me cache dans la poubelle sous le bureau ils me verront ?


PS: Finalement, c'était bien une chronique de la liste noire des livres interdits!