mercredi 22 février 2017

Les amants du presbytère, Marie-Bernadette Dupuy

Nommé curé d’un petit bourg rural, le jeune et séduisant Roland Charvaz n’a pas la vocation. Le beau sexe le préoccupe davantage que le salut de ses ouailles. Pour sa part, Mathilde, la jolie épouse du docteur local, n’a jamais connu la passion amoureuse avant l’arrivée de l’ecclésiastique. Dès leur première rencontre, c’est le coup de foudre et les deux amants se lancent dans une brûlante liaison.
Ils se croient à l’abri de tout soupçon. Ils ont tort. Ils seront bientôt victimes de la plus horrible des machinations…

Mathilde a tout pour être heureuse, la beauté, un mari qui l'aime et dont les revenus lui assurent un confort que beaucoup lui envient, un enfant plein de vitalité... Mais de la même façon que les secondes passent pour devenir des minutes, puis des heures, elle sent sa jeunesse s'étioler. Elle devrait se contenter de ce qu'elle a, peu de femmes peuvent s'en vanter, elle devrait apprendre à aimer les étreintes fugaces de son mari, mais en elle brûle l'étincelle d'une passion qui la condamne à un sentiment d'insatisfaction qui pèse lourd sur ses épaules.

Jusqu'à ce qu'arrive le nouvel ecclésiastique...

Point de scandale avec lui, lui a fait promettre son mari qui n'appréciait pas l'ancien. Les commérages allaient bon train à cause de ses attitudes et de ses regards envers la gent féminine. Il le lui fait promettre, elle gardera ses distances. Bien sûr, le rassure-t-elle, après tout, il n'a pas de raisons de s'inquiéter, elle n'a jamais rien fait, elle ne faisait que converser avec l'ancien. De toute façon n'était pas à son goût, songe-t-elle en son for intérieur.

Mais et si...

Et si d'un regard les deux sentaient naître une passion brûlante qui enfin donnerait un sens à leur vie si morne.

Les amants du Presbytère est un roman qui se lit vite, à la plume simple, épurée mais efficace, qui nous plonge, non pas dans une histoire d'amour mais dans la réalité du 19e siècle. Mariage arrangé, sans amour, homme qui se lance dans la profession religieuse sans avoir de convictions profondes, commérages, jalousies, envie, méchanceté... C'est un portrait cru, presque brut, dénué de fioritures que nous livre l'auteure, celui d'une société où les apparences priment, où la bienséance et l'éducation sont de mise, dissimulant aux yeux de tous qui on est vraiment.


Cela faisait très longtemps que je n'avais pas lu de roman de terroir, et j'ai retrouvé avec beaucoup de plaisir cette immersion dans une société en mouvement qui nous est dépeinte avec une justesse acérée. Les conséquences des actes, l'enquête, le jugement, les masques qui tombent... autant d'éléments qui ont contrebalancé le sentiment que parfois, le récit aurait gagné à être approfondi. C'est d'ailleurs un sentiment paradoxal, parce que si l'auteure s'était attardée davantage sur certains moments de l'intrigue, cette dernière aurait sans doute perdu de cette véracité qui a fait que je l'ai réellement appréciée. 

mardi 14 février 2017

Extermination des cloportes, Philippe Ségur

En dehors de sa passion pour sa femme Betty, Don Dechine a un but dans la vie : écrire. Seulement voilà, pas facile d'écrire un roman fracassant quand on est prof de lycée et qu'après les avanies de la journée, il faut encore affronter un voisin pas content, les tracas de la copropriété, le harcèlement fiscal et les PV pour stationnement interdit. Rien de plus normal, pour se détendre, que de consacrer ses soirées à l'intégrale des six saisons des Soprano. Sauf que ça n'aide pas non plus à trouver la fortune et la gloire littéraire. Il y aurait bien une solution : tout plaquer pour aller vivre à la campagne. Comme l'explique Don Dechine, il n'y a que dans la nature qu'on peut valablement produire un chef-d'œuvre. Armés d'une confiance et d'un humour à toute épreuve, Betty et lui vont donc se lancer dans la quête de la maison idéale, tenter de se débarrasser d'un appartement invendable et se perdre dans un monde inconnu et atroce : la jungle impitoyable de l'immobilier. Une sacrée aventure quand on est un futur génie de la littérature et qu'on se réveille un matin avec un cloporte dans l'œil !

Don Dechine a un gros problème, il cohabite avec des cloportes, et ces charmantes bestioles ont décidé de s'en donner à cœur joie. Car voyez-vous, Don n'est pas n'importe qui. Il est écrivain. Oui, Monsieur, oui, Madame, un écrivain, un vrai de vrai, qui sera primé, au moins le Goncourt, pour ne pas dire le Nobel. Parce que Don est modeste, c'est l'apanage des génies. Don est donc un génie modeste qui vit avec des cloportes. Et qui n'a pas écrit un seul roman. Et qui aime les Soprano, Monsieur et Madame ont du goût pour les séries, et ce n'est pas leur faute à eux si leur visionnage empiète sur leur travail d'écriture, son chef-d'oeuvre pour lui et sa thèse pour elle. Après tout, qui dit un épisode dit quatre ou cinq, autant s'y mettre demain.

Par ailleurs,  Don Dechine n'a pas de chance, de nombreux obstacles jalonnent sa route vers l'écriture. Son voisin envahissant en est un, et son appartement un autre. Comment voulez-vous produire quoi que ce soit dans de telles circonstances ? Ce n'est pas possible, même quand on est un génie. Mais ce n'est pas grave, il a ses cloportes qui se promènent allègrement sur le visage du voisin, bien fait pour lui! Car bien sûr ce sont des cloportes, et pas du tout un truc sur son oeil.

C'est un roman singulier que nous livre Philippe Ségur, avec des personnages aussi attendrissants qu’exaspérants. Don et Betty sont dans une fuite constante de la réalité, ils voient le monde à travers une lorgnette déformante qui est le fruit de leur imagination. Le couple qu'ils forment semble déconnecté de la réalité, mais finalement, l'attitude de Don n'est-elle pas un moyen comme un autre de faire face aux aléas de la vie ?

Les premières pages m'ont déstabilisée, c'est quitte ou double avec ce type de roman : soit on aime, soit on déteste. Moi, j'ai très rapidement aimé. Cette histoire de cloportes m'a laissée perplexe, jusqu'à ce que je comprenne ce qu'ils étaient, et j'en suis venue à ressentir beaucoup de compassion pour Don, et à sourire devant certaines de ses pensées. Et ses titres de roman ? Mon Dieu, ces titres de romans... Pas étonnant qu'aucun roman ne voie le jour ! (Sorry Don, mais honnêtement, concentre-toi sur tes cloportes et sur les Sopranos...). La plume de Philippe Ségur est très agréable, c'est un roman extrêmement bien écrit où chaque mot est à sa place. Je ne connaissais pas cet auteur, mais je vais m'empresser d'aller découvrir ses autres écrits. 

mercredi 1 février 2017

Herbarium, las flores de Gideon, Anna Casanovas

(Résumé, traduction personnelle)

Un sombre secret de famille a obligé Sarah à quitter Oxford alors qu'elle n'avait que dix-huit ans. Dans sa fuite vers le Brésil, elle a laissé sa vie derrière elle. Mais cinq ans plus tard, après la mort de son père, elle est dans l'obligation de revenir en Angleterre. Elle veut voir sa grand-mère, Sylvia, la femme qui l'a élevée et qui désormais est atteinte d'Alzheimer. Sarah est convaincue que cela ne sera que pour quelques jours, mais quand elle se rend à l'université où son père était professeur de chimie, elle découvre qu'il a passé les dernières années à étudier Jane Eyre et à chercher les dessins de fleurs mystérieuses, les fleurs de Gidéon. Qui est Gidéon ? Que signifient ses illustrations ? Quel est le rapport avec Jane Eyre ? Bien que sa grand-mère semble avoir les réponses à ces questions, elle ne peut pas l'aider. Le plus paradoxal est que le seul qui peut le faire est Liam Soto, le professeur star de l'Université de Oxford et le plus grand expert de Jane Eyre d'Angleterre, mais lui ne peut ni ne veut être près de Sarah. Grâce aux fleurs de Gidéon, Sarah découvrira le passé de sa grand-mère et une grande histoire d'amour qui lui permettra peut-être de récupérer sa vie et lui donnera les forces nécessaires pour déterrer ce que cache son coeur.

J'hésite souvent avant de chroniquer les romans que je lis en espagnol, surtout quand ceux-ci ne sont pas traduits en français. C'est un tort de ma part. J'ai ouvert ce blog pour partager les lectures qui me font vibrer, et j'ai, jusqu'alors, omis cette part de moi qui est pourtant tellement riche de ces lectures. Et puis qui sait, peut-être que certaines maisons d'éditions auront la bonne idée d'aller jeter un coup d'oeil à ce que l'on fait de l'autre côté des Pyrénées, parce qu'honnêtement, il y a de belles pépites.

Herbarium est l'une d'entre elles.

Sarah revient vers son Angleterre natale pour la pire des épreuves : son père, avec lequel elle était fâchée depuis cinq ans, est décédé, et elle doit mettre ses affaires en ordre. Dans sa fuite vers le Brésil, portée par la douleur de la colère, elle a également laissé derrière elle une femme qui a été un pilier de sa vie, sa grand-mère. Les années ont passé et elles sont irrécupérables : celle-ci souffre désormais d'Alzheimer et les souvenirs lui sont volés chaque jour davantage. En récupérant les effets personnels de son père dans son bureau à l'université d'Oxford, Sarah croise Liam, qui a été son premier amour mais qui n'est que mépris et rage envers elle.

Que s'est-il passé pendant ces cinq années ? Que vient faire Jane Eyre dans les affaires de son père alors qu'il était biologiste ? Et qui est ce Gidéon qui affleure dans les souvenirs de sa grand-mère ?

J'ai adoré cette lecture, vraiment adoré. Tout y est pour faire un excellent roman : un mystère familial, des questions qui attendent des réponses, une héroïne à laquelle on s'attache, qui nous émeut, des personnages secondaires forts, une quête d'identité, l'empreinte de Jane Eyre à chacune des pages, un Liam qui m'a fait vibrer jusqu'à la pointe de mes cheveux et l'histoire de Sylvia, la grand-mère que j'ai aimée profondément...

L'auteure a opté pour mélanger passé et présent, oscillant entre l'histoire de Sarah et celle de Sylvia et a ainsi doté son récit d'une intensité rare. Ce n'est pas une mais deux histoires qui nous sont racontées, deux histoires en parallèle qui finissent par se rejoindre. Sans le passé, on ne peut comprendre le présent et le présent n'a de sens que quand on connait le passé.

C'est un roman fouillé, riche, en mouvement perpétuel, extrêmement bien écrit, qui s'interroge sur les fondements de la mémoire, sur qui on est, sur le pouvoir de rédemption de l'amour, sur l'importance des liens familiaux... C'est un roman qui transporte, qui noue la gorge et fait couler quelques larmes avant de libérer des nuées de papillons dans le ventre.

Si j'osais, je vous dirais de le découvrir en langue originale si vous avez étudié l'espagnol...

Allez j'ose, lisez-le, il vous embarquera dans un voyage que vous ne regretterez pas!



mercredi 25 janvier 2017

Les Romanov, Simon Sebag Montefiore

Voici l’histoire intime de la dynastie des Romanov, avec ces tsars et tsarines, touchés par le génie ou la folie, tous attirés par l’autocratie et l’ambition impériale. Cette captivante chronique révèle leur monde secret, leur toute puissance, et raconte comment ils ont construit leur empire de manière impitoyable, au gré des conspirations, des rivalités familiales, et d’extravagances sexuelles.
On retrouve, sous la plume vivante et inimitable de Simon Sebag Montefiore, tous les personnages tonitruants pour qui gouverner la Russie fut à la fois une mission sacrée et un cadeau empoisonné : Pierre le Grand qui tortura son fils à mort, exigeant des membres de sa cour une ivresse permanente tout en faisant de la Russie un grand Empire ; la Grande Catherine qui renversa son mari, conquit l’Ukraine et fascina l’Europe ; Paul Ier, étranglé par les courtisans soutenus par son propre fils ; Alexandre II qui survécut à plusieurs tentatives d’assassinat, et écrivit sans doute les lettres d’amour les plus licencieuses jamais écrites par un souverain.
Dans ce livre où petite et grande histoire s’entrelacent, Simon Sebag Montefiore fait revivre avec une intensité remarquable et un foisonnement d’anecdotes et de détails, les grands moments qui ont ponctué la légende des Romanov. Et dans ce portrait de l’empire c’est aussi la Russie d’aujourd’hui qui se dessine en creux.

Depuis toujours, l'Histoire me fascine, elle éveille ma curiosité et quémande des réponses qui sont parfois difficiles à satisfaire. J'aurais pu d'ailleurs faire des études d'Histoire... Si je lis peu de livres en rapport avec une période passée précise, ce n'est pas par manque d'intérêt donc, c'est surtout parce que rares sont les ouvrages de vulgarisation qui sont à la hauteur. Pour me captiver, ils doivent être approfondis, fouillés, sortes d'archéologues à la recherche du détail qui éclairera tel pan resté jusque-là obscur. Si la minutie n'est pas au rendez-vous, je risque de me sentir flouée, j'ai besoin que le contenu soit à la hauteur de ce qui a été annoncé, sans cela, j'aurais l'insupportable sentiment du temps perdu...

Ce « Romanov » a même dépassé toutes mes espérances, j'y ai retrouvé des accents de la littérature russe que j'aime tant, comme si l'auteur s'en était inspiré pour écrire un roman qui retracerait l'histoire de cette illustre famille.

L'on côtoie tous mes membres de la dynastie, du premier de la lignée, Michel I, davantage passionné par l'horlogerie que par la direction de son pays, en passant par Pierre le Grand qui portera haut l'étendard des Romanov même s'il le teindra de cruauté, sans oublier la scandaleuse Catherine II, digne représentante des Lumières, pour s'arrêter brutalement en 1917, lors de la Révolution.

Simon Sebag Montefiore nous rappelle dans cet ouvrage magistralement documenté que l'Histoire n'est pas faite que de grands noms ou de dates. L'Histoire se construit avec les pierres de sa petite sœur, l'histoire, faite d'anecdotes et de secrets plus ou moins croustillants, plus ou moins honteux, mais tellement humains.


J'ai adoré cette plongée ambitieuse dans un univers que finalement je connaissais bien peu et qui aura su capter mon intérêt comme un très bon roman. Une découverte passionnante ! 

dimanche 22 janvier 2017

La maldición del ganador / The curse, Tome 1, Marie Rutkoski

(Parution en français chez les Editions Lumen le 16 février)

Fille du plus célèbre général d'un empire conquérant, Kestrel n'a que deux choix devant elle : s'enrôler dans l'armée ou se marier. Mais à dix-sept ans à peine, elle n'est pas prête à se fermer ainsi tous les horizons. Un jour, au marché, elle cède à une impulsion et acquiert pour une petite fortune un esclave rebelle à qui elle espère éviter la mort. Bientôt, toute la ville ne parle plus que de son coup de folie. Kestrel vient de succomber à la " malédiction du vainqueur " : celui qui remporte une enchère achète forcément pour un prix trop élevé l'objet de sa convoitise.

Elle ignore encore qu'elle est loin, bien loin, d'avoir fini de payer son geste. Joueuse hors pair, stratège confirmée, elle a la réputation de toujours savoir quand on lui ment. Elle croit donc deviner une partie du passé tourmenté de l'esclave, Arin, et comprend qu'il n'est pas qui il paraît... Mais ce qu'elle soupçonne n'est qu'une infime partie de la vérité, une vérité qui pourrait bien lui coûter la vie, à elle et à tout son entourage.

Gagner sera-t-il pour elle la pire des malédictions ? Jeux de pouvoir, coups de bluff et pièges insidieux : dans un monde nouveau, né de l'imagination d'une auteure unanimement saluée pour son talent, deux jeunes gens que tout oppose se livrent à une partie de poker menteur qui pourrait bien décider de la destinée de tout un peuple.

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Résumé des Chroniques de la Liste-noire-des-livres-interdits:
Une sombre menace plane sur nos livres-chéris, sur ces ouvrages qui nous transportent jusqu'à pas d'heure dans la nuit et nous font rêver encore et encore dans la journée : les Dieux-de-tous-les-trucs-de-la-mer-et-de-la-terre les ont déclarés « dangereux pour l'humanité », et nous somment, nous, les humbles lecteurs, de les leur livrer. Voici l'histoire de notre rébellion! 
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Pour se remettre dans le contexte de cet épisode, Episodes 313233                              
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– Mon Latin-Lover-endiablé ? Qu'est-ce qui se passe ?

La voix angoissée de la femme de Monsieur-mon-Médecin résonne à travers le téléphone portable qui git sur le bureau en bois massif du cabinet de son époux.

Moi aussi j'aimerais bien comprendre ce qui se passe. J'étais assise devant le bureau de Monsieur-mon-Médecin, à parler tranquillement de Highlanders qui sont, nous devons l'avouer, indispensables pour combler le gouffre de la sécurité sociale, – Le Banana-Split-à-la-framboise, alias la douce épouse de Monsieur-mon-Médecin, avait d'ailleurs l'air parfaitement d'accord avec moi, une femme de goût, hormis pour son époux et pour ses surnoms, avec ses joues rougeaudes et son ventre bedonnant, il n'a rien d'un Latin-Lover-endiablé, sauf s'il... (je secoue vivement la tête) Non, je ne veux pas le savoir... –, quand, les yeux du Río-Squelette placé juste derrière lui, le long de sa bibliothèque médicale, se sont mis à briller autant que les éclairages du Stade de France un soir de match. Sa bouche vomit désormais une masse noire informe qui s'étend et s'étend derrière le bureau.

– Mon Latin-Lover-à-la-cravache-indomptable ? Tout va bien ? Réponds-moi mon Bad-Boy-en-cuir ! crie-t-elle d'une voix tellement stridente que l'envie de suggérer à Monsieur-son-époux de lui répondre m'effleure. Je pourrais peut-être éviter de revenir le voir pour cause de tympans percés cette fois.

Mes yeux passent de la masse informe qui m'a l'air bien épais et pour l'instant semble hésiter sur la direction à suivre, à une autre masse beaucoup plus identifiable, à l'abri sous le bureau. Le postérieur de Monsieur-mon-Médecin. Il y a des choses qu'on ne devrait jamais voir au risque d'être traumatisé pour la vie. Celle-ci en fait partie.

– Mon Chérichou-Rebelle ?
Le postérieur de Chérichou lui répond en se trémoussant légèrement. Je reporte mon attention sur Río-Squelette afin de préserver ma santé mentale.

La masse informe gagne encore en épaisseur, le flot qui jaillit de sa bouche parait ne jamais pouvoir se tarir. La main de Monsieur-mon-Médecin fouille dans la poche arrière de son jean et en tire un mouchoir en tissu qu'il se plaque sur ce que je devine être sa bouche.

Je recule d'un pas.

Suis-je bête ! Mon premier réflexe a été de penser qu'il s'agissait d'une attaque de Tous-les-Dieux-des-trucs-de-la-terre-et-de-la-mer mais je suis particulièrement sage en ce moment. Pas de lectures tardives, pas de cœur qui bat tellement fort qu'il menace de faire exploser ma poitrine, pas de larmes versées, non, rien du tout. La raison incarnée. Je tâte quand même mon nez pour vérifier que je ne souffre pas du Syndrome de Pinocchio. Il est toujours de la même taille. Ouf. Je deviens un as du contrôle, la reine pour dissimuler mes émotions. Je ne suis peut-être pas douée au corps à corps, mes exploits au Salon du livre de Paris ou dans l'église le démontrent, mais je suis une stratège-née. Comme Krestel. J'analyse froidement les possibilité, je détecte les failles dans les attitudes, je lis les gens comme un livre ouvert.

L'air commence à retrouver le chemin de mes poumons, je ne m'étais pas rendu compte que je m'étais mise en apnée.

Ce ne sont pas Les Dieux-de-tous-les-trucs-de-la-mer-et-de-la-terre, non. C'est un simple nuage d'émanations toxiques. Rien de plus.

Minute...
Emanations toxiques ?
Mais je ne suis pas formée pour gérer des émanations toxiques moi !

Gérer une gargouille : Check. Je sais faire, je cohabite avec un spécimen pas particulièrement aimable qui a tendance à me vider tous mes pots de nutella.
Gérer le Chat-du-Cheshire et ses délires sur M. Darcy : Check. Colin Firth est indétrônable et je sais qu'au fond d'elle, elle est d'accord. Mais comme elle est fière, elle ne veut pas l'avouer. CQFD.
Gérer les élucubrations de Lupa et Bea : Check. Lupa voit des fées, des Faes ou des Oracles partout, ses lectures en sont la preuve et je fais croire à Bea qu'elle a la primeur sur Cam, le BoyFriendBook du siècle alors qu'en fait c'est moi la présidente du club.
Gérer Johanne et son cœur irrémédiablement romantique ? Facile, le mien est un peu pareil.
Gérer Roanne et ses techniques de désencombrement ? Easy, elle me fait rire parce que je serais incapable d'en faire autant.

Mais gérer un nuage toxique ?

Ça dépasse mes compétences.

Le nuage en question commence à franchir la ligne de démarcation du bureau et le séant de Monsieur-mon-Médecin se recroqueville aussitôt. Je devrais lui demander son truc, je pourrais peut-être rentrer dans un 36 comme ça.

Je me mords la lèvre inférieure pour m'obliger à me concentrer. L'heure est grave. Un nuage toxique menace le cabinet de Monsieur-mon-Médecin et il y a des victimes innocentes de l'autre côté de la porte, dans la salle d'attente.

Il ne me reste qu'une chose à faire, une seule.

Je dégaine mon téléphone et je fais défiler mes contacts. Je dois m'y reprendre à plusieurs reprises, la nervosité faisant trembler mes doigts, mais ça y est, le mot magique apparaît.

« Numérotation ».

J'espère que je vais avoir du réseau.

– Chérichou-au-fouet-insatiable ?
La voix du Réglisse-au-Banana-Split de Monsieur-mon-Médecin a encore grimpé d'une octave et je crois que mes joues viennent de prendre une couleur de tomate trop mure. Entre les petits surnoms évocateurs et le séant, c'est un peu trop pour moi. Et à force de l'entendre hurler je vais finir par avoir vraiment mal aux oreilles.

C'est sans doute un truc pour fidéliser la clientèle.

Le popotin du Chérichou-Latin-Lover-en-Cuir-Rebelle-Insatiable-au-Fouet-et-à-la-Cravache vient de disparaître et je le vois tenter de se cacher derrière le porte-manteau. Bonne idée ! Surtout que Río-Squelette a repris une apparence normale et que la masse noire vient de passer par-dessus le bureau.

J'envisage un instant de me faufiler dans l'espace laissé libre par Monsieur-mon-Médecin, mais je suis une femme qui affronte les situations. Je ne fuis pas. Jamais. Un nuage toxique, ça peut faire du dégât. J'ai le monde à défendre, du moins le cabinet !

Et c'est de la gnognotte en comparaison avec les Dieux. Dire que j'ai cru que... Je pouffe de rire. Les filles n'auront pas fini de se moquer de moi quand elles apprendront tout ça !

Je recule quand même d'un pas, on ne sait jamais.
La sonnerie retentit, une fois, deux fois. J'espère qu'elle n'est pas encore partie faire les soldes.
Trois fois.
La masse se rapproche et je fais encore un pas en arrière. J'aurais vraiment dû prendre un foulard pour me protéger le nez.
Quatre fois.
Ahhh, mais qu'est-ce qu'elle fait ?
Nouveau pas en arrière.
– Allo ? me dit une Melliane très essoufflée.
– Ah ben enfin ! Tu pourrais répondre quand on t'appelle !
Je l'entends prendre une grande inspiration au milieu de bruits qui parasitent un peu notre début de conversation.
– Je fais mon footing et je vais avoir un point de côté parce que je t'ai répondu.
Elle fait un footing ? Ça explique le bruit de fond que je n'arrivais pas à identifier. Ce sont ses foulées sur la chaussée. Mais qui fait un footing de nos jours ?
– Je fais quoi pour me protéger d'un nuage toxique ?
– Quoi ?
Les bruits de pas disparaissent. Elle vient de s'arrêter et je l'entends essayer de reprendre son souffle. Ma question n'est pourtant pas incongrue, c'est un truc utile de savoir quoi faire en cas de nuage toxique, on devrait apprendre ça à l'école.
– Comment on se protège d'un nuage toxique ? répété-je patiemment en reculant un peu plus.
Le nuage prend de l'ampleur.
– Je ne comprends pas ta question.
– La blonde des deux, c'est moi ! Et toi, tu es la scientifique, alors réponds-moi ! m'impatienté-je.
– Oh la, calme-toi, respire... Toi, tu as encore abusé du Nutella !
– Mais pas du tout !
Je ne peux pas avec Jimmy la gargouille.
– Ou alors tu t'es encore couchée tard...
Je prends une légère inspiration avant de répondre, pas trop grande pour éviter d'inhaler les vapeurs du nuage qui se rapprochent.
– Euh, en fait... euh... Mais c'est ta faute ! balbutié-je.
– Ma faute ?
– Ben oui ! Tu me conseilles cette saga et tu insistes, parce que oui, tu as insisté ! Et moi, en bonne amie que je suis, je t'écoute... Pour te faire plaisir, hein ! Pas du tout parce que ta chronique était aussi tentante qu'un gâteau au chocolat recouvert de chantilly ! On n'a pas idée de commencer une chronique par « Wow », ça devrait être interdit ça !
– Pas ma faute si cette saga est géniale !
J'entends le sourire qui étire ses lèvres et je l'imagine aisément hausser les épaules d'un air désinvolte.

Pas sa faute, pas sa faute... C'est vite dit ça...

Bon, je dois reconnaître que cette saga est géniale. Les mondes qui s'opposent, ces forces tellement humaines mais tellement inhumaines qui scindent la société en deux. Les conflits, les obligations, les choix. A vingt ans, choisir de s'engager dans l'armée ou de se marier... Et puis, il y a les personnages complexes... Derrière la froide apparence de Krestel se cache quelqu'un de profondément généreux, qui tente d'évoluer dans ce monde dans lequel elle est née comme un funambule sur une corde. Ce n'est pas une guerrière, c'est une stratège, ce n'est pas un être cruel, elle préfère libérer ses doigts sur le clavier de son piano plutôt que de les utiliser pour punir quelqu'un, même les esclaves de sa famille. Et Arin... Il rentre incontestablement dans la liste de mes personnages masculins favoris. Il a connu la liberté, il a connu l'oppression, l'esclavage et veut retrouver ce qui lui est dû : le droit de décider. Mais ses projets n'incluaient pas la rencontre avec cette jeune femme blonde qui l'émeut profondément. L'écriture de l'auteur est dynamique, mention spéciale à la traduction espagnole (oui, on ne se refait pas) particulièrement soignée, le monde créé est parfaitement plausible et d'une grande richesse.... Et l'histoire, ahhh, l'histoire... Un grand huit des émotions dans lequel la romance n'est qu'un ingrédient parmi tant d'autres.

– Je savais bien que tu n'avais pas dormi ! reprend Melliane d'un ton un brin moqueur.

Oups, j'ai parlé à voix haute. Un de ces jours il va falloir que je règle ce léger problème.

– Ça n'est pas la question. Comment je fais pour lutter contre un nuage toxique ?
– Je ne comprends vraiment rien, va faire une sieste et on se rappelle après, comme ça je peux finir mon footing.
Facile à dire !
– Et comment je fais une sieste alors qu'un gros nuage noir menace de m'engloutir ? ironisé-je.
Elle marque une pause.
– Attends, tu parles sérieusement ?
Je pousse un long soupir. Comme si j'avais l'habitude de divaguer ! Ce n'est pas du tout mon genre.
– Tu es où ?
– Chez mon médecin... Et un gros nuage noir est sorti de Río-Squelette et si ça continue, il va m'avaler. Alors je fais quoi ?

Maîtrise des émotions, maîtrise des émotions, me répété-je comme un mantra. Je suis la reine du contrôle des émotions. Moins de la vessie par contre, elle a tendance à se manifester quand je suis stressée. Et aux battements frénétiques de mon coeur contre ma cage thoracique, je peux dire sans risque de me tromper que je suis un tantinet stressée. Mais quand même moins que si c'était les Dieux. Nuage toxique, je gère. Melliane est une scientifique, ça va aller...

Le silence de Melliane s'éternise un peu, elle doit réfléchir à ce que contient le cabinet d'un médecin pour élaborer un mélange qui me permettra d'enrayer ce nouveau fléau.

– Je refuse de te demander qui est Río-Squelette. C'est une attaque des Dieux ?
Ce n'était pas la réponse que j'attendais...
– Non, je ne crois pas. Je suis très raisonnable en ce moment.
J'ai utilisé un ton très convaincant, je suis fière de moi.
– C'est pour ça que tu t'es couchée tard. Et que tu as lu ce roman en espagnol parce que tu voulais avoir les autres tomes pour les lire à la suite...
Pas si convaincant que ça.
– Pas du tout ! réponds-je en louchant sur mon nez pour vérifier qu'il ne s'allonge pas.
– Alors tu as un truc pour enrayer un nuage toxique ?
Le nuage commence à clignoter de façon étrange.
– Qui a maintenant plein de couleurs... m'empressé-je d'ajouter.
Si je lui donne des détails elle pourra identifier plus rapidement quel est le problème et me proposer enfin une solution.
– Mais tu as dit qu'il était noir !
– Et maintenant il clignote, tu sais, comme un panneau lumineux. Ça te dit quelque chose ?

Nouveau silence.
– Oui... COURS !!! C'est les Dieux !!! hurle-t-elle.

Une forme plus ou moins humaine commence à se matérialiser devant moi. Monsieur-mon-Médecin a presque réussi à passer inaperçu derrière le porte-manteau. Presque. J'ai toujours une vue un peu trop détaillée de son séant.

– Livre-vie ! gronde une voix caverneuse.

Mais pourquoi ça ne pouvait pas être un nuage toxique tout simple ?


Pour lire la chronique de Melliane sur ce tome, c'est ici ! Par contre, c'est à vos risques et périls. Je l'ai lue et euh... comment dire, je n'ai pas pu résister... Heureusement que l'Espagne a traduit les trois volumes d'ailleurs, sinon je crois que Melliane et moi aurions eu une petite explication à cause de la frustration engendrée par l'infime détail de ne pas pouvoir lire immédiatement la suite de l'histoire. Elle m'aurait dit « Mets-toi à l'anglais » avec un sourire ravi, et moi je lui aurais répondu...

Bref, je m'égare, lisez !



samedi 21 janvier 2017

Quand on est fait pour l'amour, L'île de Gansett, t.1, Marie Force.

Maddie Chester est bien décidée à quitter son île natale de Gansett, un endroit qui ne lui a apporté que de mauvais souvenirs et de vilaines rumeurs. Mais alors qu'elle se rend à vélo à l'hôtel des McCarthy, où elle travaille comme femme de ménage, elle est renversée par Mac McCarthy, le fils chéri de la famille. Revenu sur l'île pour aider son père à vendre l'affaire familiale, il n'a nulle intention de s'attarder. Parce qu'il a accidentellement blessé Maddie, il s'installe chez elle pour la soigner et l'aider à s'occuper de son jeune fils. Il comprend alors très vite que son projet de visite éclair est menacé et que, peut-être, il est tout simplement fait pour l'amour.

Maddie vit sur l'île de Gansett depuis toujours. Elle fait partie de ces gens qui rêvent d'un ailleurs sans avoir jamais pu se le permettre. Sa vie n'a été qu'une succession d'obstacles, mais elle ne se laisse pas abattre pour autant. Après tout, n'est-elle pas heureuse avec son fils de neuf mois ? Elle a réussi à presque passer inaperçue, elle se débrouille seule et les commérages des gens ne l'affectent plus. Ou du moins à peine.

Mais c'était sans compter sur sa rencontre percutante avec Mac McCarthy, l'un des héritiers de l'hôtel qui est un pilier de l'économie locale... Le fragile équilibre qu'elle avait bâti à la sueur de son front vacille. Mac la voit, la voit vraiment alors qu'elle ne désirerait rien d'autre qu'être transparente.

Pas de véritables surprises dans cette romance toute mignonnette. Une héroïne usée par la vie, un héros bien décidé à la sauver, quelques rebondissements qui n'en sont pas vraiment, une plume agréable même si elle n'évite pas les clichés.

Malgré tout, l'ensemble fonctionne et fonctionne même plutôt bien. On se laisse porter par les nuées de bons sentiments, on se dit que Mac a quand même tout de l'homme idéal, et on s'émeut devant la fragilité et les doutes de Maddie.

J'ai réellement apprécié ce moment de lecture, lovée sur le canapé alors que la gelée blanche a recouvert la campagne, un thé à portée de main pour m'aider à me réchauffer, avec mes félins bien décidés à m'accompagner dans cette parenthèse que je me suis accordée. Finalement, l'absence de surprises a parfois du bon, elle est comme une berceuse rassurante et apaisante.



jeudi 12 janvier 2017

Vous parler de ça, Laurie Halse Anderson

Melinda Sordino ne trouve plus les mots. Ou plus exactement, ils s'étranglent avant d'atteindre ses lèvres. Sa gorge se visse dans l'étau d'un secret et il ne lui reste que ces pages pour vous parler de ça. Se coupant du monde, elle se voit repoussée progressivement par' les élèves, les professeurs, ses amis, et même ses parents. Elle fait l'expérience intime de la plus grande des injustices : devenir un paria parce que ceux dont elle aurait. tant besoin pensent que le mal-être, c'est trop compliqué, contagieux, pas fun. Melinda va livrer une longue et courageuse bataille, contre la peur, le rejet, contre elle-même et le monstre qui rôde dans les couloirs du lycée.

Les lèvres de Melinda sont scellées, parler de ça est impossible. Les mots sont là, mais ils refusent de sortir, comme si « ça » était aux aguets, prêt à bondir. Et pourtant cela lui ferait tellement de bien, ce serait comme cracher ce « ça », l'extirper de sa poitrine pour le jeter au loin. Ce serait comme se libérer. Ce serait comme retrouver sa vie.

Elle voudrait tellement pouvoir parler de ça, mais « ça » est indicible, « ça » est ce que l'on tait, « ça » est la prison qui enferme chaque jour davantage, la corde qui se serre inexorablement autour du cou.

Parce qu'après ça, on ne peut pas faire comme si de rien n'était. Le croiser équivaut à pénétrer sur le chemin des enfers, et la descente est longue, tortueuse, inexorable. Seule une main tendue peut nous amener à rebrousser chemin, mais comment faire quand les mots sont absents et que le monde s'écroule autour de nous ?

Rarement un roman m'aura autant bouleversée. L'exploration de ce que l'on devient après ça sème le malaise, crie toute l'angoisse et toute la terreur de Melinda. J'aurais voulu pouvoir la rattraper, aider les mots à sortir, lui dire qu'elle pouvait parler, que ça ne devait pas gagner. J'aurais voulu la prendre dans mes bras, la cajoler pour bercer l'enfant qu'elle est, pour mettre à terre ce « ça » et le piétiner jusqu'à ce qu'il demande grâce.

J'ai lu, impuissante, ses réflexions, ai été témoin de comment elle s'enfonçait chaque jour davantage dans l’obscurité, de comment les autres ne la comprenaient pas parce que les mots étaient absents, de comment le spectre de la solitude l'enserrait dans ses griffes... A cause de ça.

Que ce roman sonne juste... Il donne la voix à ceux qui l'ont perdue, à ceux qui ont croisé « ça », et, malgré l'atrocité du monstre, il montre que, même si l'on descend très bas, l'on peut aussi remonter. Une lueur d'espoir dans une mer noire, une lueur qui donne le courage de vaincre ça.

Emouvant. Bouleversant. Déchirant.

C'est le récit d'une lutte non seulement contre ça mais aussi contre soi qui nous est relaté. C'est le récit de la survie d'une jeune fille qui avait tout pour être heureuse, au cynisme et à l'humour mordant. C'est le récit de ça, ces mots que Melinda avait perdus.


Un roman que l'on devrait tous lire, adolescents ou adultes, il n'y a pas d'âge pour se battre contre ça.