mercredi 24 mai 2017

La délicatesse du homard, Laure Manel

Le passé est une prison dont on ne s'évade pas

Elle est partie aussi loin qu'elle a pu, pour rejoindre le début du bout du monde... et venir s'échouer au pied d'un rocher face à la mer d'Iroise.
Elle dit s'appeler Elsa.
Elle ne veut pas qu'on lui pose de questions.
Qui est-elle ? Que cache-t-elle ?
Et lui, que cache sa rudesse ? Lui qui l'accueille sans même savoir pourquoi...


Ce livre, c'est l'histoire d'une fuite, c'est l'histoire de l'oubli, c'est l'histoire d'un passé qui démoli, d'un présent qui reconstruit, c'est l'histoire de deux êtres un peu brisés, qui tentent de donner à leur vie la direction qui pansera leurs blessures. C'est l'histoire d'une rencontre.

François est un homme un peu bourru, solitaire, qui vit dans son centre équestre sa passion des chevaux en veillant à se préserver des fêlures d'une vie qui ne l'a pas épargné.

Elsa est un point d'interrogation à elle seule. Qui est-elle ? Que lui est-il arrivé ? François ne réfléchit pas lorsqu'il la voit sur le bord de cette falaise, il la ramène, sous la pluie battante, chez lui, sentant qu'il ne suffisait que d'un pas pour que la jeune femme ne bascule. Commence une étrange cohabitation entre deux inconnus que tout séparait mais que la vie va finir par rapprocher.

C'est un récit à deux voix que ce roman de Laure Manel, alternent Elsa et François dans cette quête de ce qu'ils sont. L'écriture de l'auteure est simple, mais d'une efficacité redoutable. Elle nous immerge dans le présent et le passé de ses personnages pour nous aider à les comprendre et à les aimer.

Au fil des pages, je me suis profondément attachée à Elsa et François. J'ai craint le pire pour eux, surtout pour Elsa. Le fantôme qu'elle est devenue ne pouvait pas agir ainsi sans raisons. L'auteure a d'ailleurs été très habile en faisant apparaître l'histoire d'Elsa par petites touches, comme des petits cailloux qu'il nous faut suivre pour comprendre enfin ce qui l'a amenée au bord de cette falaise.

Et François... François le solitaire, François le bourru, François qui ne veut plus aimer... Quel personnage ! Derrière ses abords revêches se cache un homme d'une rare générosité. C'est le pilier de ce roman, les épaules solides sur lesquelles s'appuyer, celui dont les actes désintéressés ne répondent qu'à son instinct, le phare dans l'obscurité de la cruauté de la vie.

Bien sûr, à la fin, comme je suis un coeur tendre, j'ai pleuré... J'ai même relu certains passages...

Un très joli roman qui fait souffler un vent de douceur dans un monde où la grisaille est omniprésente.


samedi 20 mai 2017

One, « Te respirer », tome 2, Jacinthe Nitouche

One, « Te respirer », tome 2, Jacinthe Nitouche

Depuis l’enfance, Charlie et Sacha ont toujours été unis contre le reste du monde. Un duo à part, pour une relation hors du commun… Alors que les deux jeunes adultes ont emménagé dans le même appartement pour leurs études supérieures, ils continuent de faire face aux aléas de la vie, côte à côte. Ensemble, ils gèrent au mieux leur amitié particulière, ce lien qui les rend incapables de vivre l’un sans l’autre et qui écrase toutes les relations amoureuses qu’ils tentent de construire. Ils essayent en vain d’ignorer que tout a changé depuis le jour des dix-huit ans de Charlie, lorsqu'elle a demandé à Sacha de lui faire l’amour comme cadeau d’anniversaire. La nuit qu’ils ont partagée a définitivement transformé leur amitié... Pourtant, ce nous qu’ils ont de plus en plus de mal à définir reste leur priorité. Plus que jamais, ils comptent se battre et tenir leur promesse d’être toujours là l’un pour l’autre, sans concession aucune. Mais combien de temps seront-ils être capables de se mentir sur les sentiments qu’ils éprouvent réellement l’un pour l’autre ?

Madame Jacinthe Nitouche,

Je ne sais pas si je vous aime ou si je vous déteste. Comment avez-vous pu malmener mon petit cœur de la sorte dans ce tome 2 ? Il en a raté des battements à cause de vous et a frôlé la crise cardiaque, ce qui aurait été plus que problématique étant donné que je ne suis pas sûre que l'ambulance serait arrivée jusqu'à chez moi. Je vis dans une zone isolée, vous comprenez, et il faut suivre un chemin de terre pour rejoindre la maison. Très joli chemin d'ailleurs, avec ses prés qui le bordent, ses vaches, ses chevaux, son marronnier, ses cailles qui traversent, ses faisans qui se tapissent sur le sol en pensant qu'on ne les voit pas, ses chevreuils qui vous coupent la route et vous obligent à freiner brutalement, heureusement que vous n'alliez pas vite. Oui, très joli mais un peu long avec ses 800 mètres, et surtout difficile à repérer, seule la boîte à lettre indique sa présence. Pas très pratique, je vous l'accorde. 

Oups, je divague. 

Une mauvaise habitude d'après mes amis. Moi, je ne m'en rends pas compte. Mais ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre, parce que vous n'avez vraiment pas épargné mon pauvre petit cœur...

Sacha et Charlie ont grandi et sont maintenant colocataires. Deux ans ont passé et leur amitié est toujours aussi solide, tellement solide d'ailleurs qu'elle fait de l'ombre à leurs autres relations. On pourrait croire que le temps des interrogations est derrière eux, et que l'âge adulte aidant, ils savent enfin qui ils sont et où ils vont, mais il n'en est rien. Les questions sont toujours aussi brûlantes, les doutes aussi lancinants et leurs peurs sont comme un voile qu'ils se mettent sur les yeux pour ne pas voir que l'heure des décisions approche.

Ce tome est habilement mené, le récit alterne entre présent et passé et nous embarque sur un grand-huit émotionnel. Et je dois vous dire, Madame Nitouche que j'ai eu peur à chaque page de ce que vous alliez me réserver, le spectre de la crise cardiaque, ou du cœur brisé, ce qui n'est pas forcément mieux. Mais finalement, vous avez su prendre soin de lui. Alors je crois que oui, je vous aime, parce que vous avez su faire un deuxième tome à la hauteur du premier, ce qui n'était pas tâche facile.

Merci de m'avoir fait rencontrer Sacha et Charlie, merci de m'avoir fait vibrer avec leur histoire.


Le livre-vie (qui n'a plus d'ongles à cause de vous, mais qui ne vous en veut pas. Elle regrette simplement qu'il n'y ait pas de version papier de ces deux romans pour les avoir dans sa bibliothèque et les feuilleter de temps en temps... Parce qu'elle fait ça souvent avec les livres qu'elle a adorés, une autre de ces drôle de manies.)

mercredi 17 mai 2017

Les délices de Tokyo, Duran Sukegawa

" Ecouter la voix des haricots " : tel est le secret de Tokue, une vieille dame aux doigts mystérieusement déformés, pour réussir le an, la pâte de haricots rouges dont sont fourrés les dorayaki, des pâtisseries japonaises. Sentarô, qui a accepté d'embaucher Tokue dans son échoppe, voit sa clientèle doubler du jour au lendemain, conquise par ses talents de pâtissière. Mais la vieille dame cache un secret moins avouable et disparaît comme elle était apparue, laissant Sentarô interpréter à sa façon la leçon qu'elle lui a fait partager.

Sentarô paie encore le poids de ses erreurs passées en tenant une petite boutique où il vend des dorayaki sans âme qu'il fabrique lui-même. Se lever tôt, remonter le rideau, mélanger la pâte de haricots rouges à partir d'une base congelée, préparer sa pâte à beignets, ouvrir la boutique, sourire, supporter les lycéennes, sourire encore, même quand la pâte est critiquée, baisser le rideau, faire la caisse, les comptes et constater que la recette est maigre. Le sourire s'estompe. Pas le travail idéal. Mais ce n'est pas le pire. Le pire est le manque d'envie, de motivation. Le pire est de porter sa vie, de sentir ses épaules ployer sans que jamais son fardeau ne soit allégé. Ne lui reste que la boisson le soir, cette fidèle compagne.

Parfois, Sentarô fait le bilan de sa vie et seule une impasse se dessine devant ses yeux. Seul, dans un emploi qu'il n'aime pas, avec une patronne qu'il aime encore moins, il aimerait pouvoir se libérer. Redonner un second souffle à sa boutique peut être la solution. Une petite annonce et normalement, son futur sera radieux.

Mais la personne qui se présente pour l'emploi n'est pas celle qu'il attendait. Une vieille femme, aux doigts tellement courbés qu'il doute de ses aptitudes au travail, lui propose son aide pour un salaire dérisoire. Il ne le sait pas encore, mais vient d'entrer dans sa boutique la femme qui va changer sa vie.

Bien loin d'être une simple histoire d'amitié ou de renaissance, ce petit roman qui se lit d'une seule traite aborde des questions complexes, notamment en se concentrant sur un pan de la culture et de l'histoire japonaises dont j'ignorais tout. C'est un roman qui suit le rythme de la floraison des cerisiers, distillant ses réflexions sur le monde au fil des saisons. Sentarô va trouver en Tokue, cette vieille femme qu'il aurait pourtant fuie en temps normal, le déclencheur vers une autre façon de voir les choses, vers une autre manière de vivre. En la voyant observer les haricots rouges dans l'eau, Il va apprendre à regarder le monde, à aller au-delà de ce que nos yeux limités voient, à ressentir les choses. Il va apprendre à découvrir les autres en plongeant dans les profondeurs de ce qu'ils sont.

Il y a des romans qui marquent, des romans dont on se souvient encore des année plus tard. Je sais que « Les délices de Tokyo » sera de ceux-ci, j'en suis sûre. J'ai vraiment adoré.

La chronique du Chat du Cheshire, c'est ici.

La chronique de Misspendergast (l'Escapade Littéraire), c'est ici.

lundi 8 mai 2017

Votre commande a bien été expédiée, Nathalie Peyrebonne

Une cocotte en fonte, rouge, qui n’arrive pas, et c’est le début d’un échange épistolaire entre Lucia – conseillère clientèle dans le Nord – et Eugène, comptable et commanditaire basque de la cocotte. Alors qu’en toile de fond, une émission de téléréalité mettant en scène des seniors rebelles et agitateurs mobilise l’attention générale et répand un vent de révolte, la terre, tout à coup, semble souffrir de court-circuits à répétition et cesse de tourner rond. A quoi peut bien ressembler une histoire d’amour naissante dans cette ambiance de fin du monde ? Est-il encore temps de changer de vie ? Et à quoi peut bien ressembler la vraie vie quand le monde ne tourne plus rond ?

Une rencontre tient à peu de chose finalement, même à une commande d'une cocotte en fonte rouge qui n'arrive pas. Un échange de mails, et Eugène qui se disait biologiste alors qu'il est comptable rencontre Elise qui est en réalité Lucía.


Le début m'a laissée un peu perplexe, j'ai eu du mal à voir où l'auteure voulait en venir. Récit de vie ? Romance ? Mais, plume agréable aidant, j'ai poursuivi ma lecture, ma curiosité étant malgré tout piquée. 

A la moitié du roman, le récit bascule et l'on voit clairement les intentions de l'auteure. Ce n'est pas une histoire d'amour qu'elle veut nous conter, mais plutôt une histoire d'hommes et une histoire des hommes. Le fantastique fait son entrée, de mystérieux court-circuits vont mettre la vie entre parenthèse, tout comme cette baleine qui semble vouloir visiter les eaux du Pays Basque. 

Tout cela vous semble décousu ? Une histoire de cocotte, un comptable, une femme qui répond aux mails sous une identité qui n'est pas la sienne, une baleine, un monde qui oscille... Sans doute l'est-ce un peu, mais cela n'empêche que la critique de la société est bel et bien présente. L'égoïsme des hommes, l'indifférence face à autrui, face à l'environnement mais aussi le voyeurisme de la télé-réalité sont bien présents dans cette histoire qui se voulait légère. 

Le seul regret que je peux avoir tient à ce qui m'a pourtant fait continuer ma lecture : l'écriture. J'aurais aimé que le rythme suive quand le récit bascule et quitte par moments le contemplatif qui l'habite. Mais ce sera le seul, j'ai vraiment apprécié cette lecture.

lundi 1 mai 2017

Hier encore, c'était l'été, Julie de Lestrange

Alexandre, Marco, Sophie et les autres se connaissent depuis l’enfance. Ensemble ils sont nés, ensemble ils ont grandi, en toute insouciance. Mais lorsque la vie les prend au sortir de l’adolescence, la chute est brutale. En une décennie, cette jeunesse perdue mais pas désillusionnée va devoir apprendre à se battre pour exister. À travers les drames subsistent alors l’amitié, les fous-rires et les joies. Et l’amour, qui les sauvera.

Les familles Fresnais et Lefevre sont au cœur de ce roman que j'ai savouré, installée à une table d'un café, en buvant mon déca (je vous laisse imaginer l'effet de la caféine sur moi, mieux vaut prévenir que guérir!), gorgée après gorgée. Petit à petit, les mots ont fait leur chemin et les différentes histoires qui se croisent ont tissé leur toile autour de moi.

L'on suit donc ces deux familles sur trois générations, les grands-parents, les parents et bien évidemment les petits-enfants, créant de là sorte une sorte de monde à part, incarné par le chalet de l'amitié, où chacun prend plaisir à se retrouver. Cet arbre généalogique qui se dessine est indispensable pour comprendre les liens qui unissent ces deux familles et offre des instantanés de leur vie.

Des thèmes qui pourraient sembler peu originaux ponctuent le récit : la famille, l'amour, l'amitié, les hauts, les bas de la vie, les joies, les peines. Je dois reconnaître que Julie de Lestrange a très bien su mener sa barque, suscitant l'envie d'en savoir plus et dessinant des personnages attachants qui sont, finalement, à l'image de ce que nous sommes. Ils se cherchent, se trouvent, s'égarent, goutent à la vie, la croquent à pleine dents, doutent, hésitent aussi... Ils sont un  réel effet miroir de ce que nous sommes, ils sont ce qu'est cette société en mal de repères, cette société qui lutte contre ses propres maux.

Le style est à l'image de ce récit, simple, sans fioriture, mais d'une efficacité très agréable. L'on sent tout le potentiel de cette auteure dont c'est le deuxième roman. Elle m'a donné envie d'intégrer cette bande de copains, et pour un ours des cavernes comme moi, c'est un gage de paris gagné.

Une lecture plaisir, qui m'a fait passer un très bon moment le lecture !