vendredi 9 juin 2017

La rue, Ann Petry

Dans le Harlem des années 1940, le combat acharné de Lutie Johnson, jeune mère célibataire noire, qui tente de s'élever au-dessus de sa condition. À Harlem, dans les années 1940, une jeune mère célibataire noire se démène pour offrir à son fils, Bub, une vie digne de ce nom.

En approchant de sa station, elle se disait qu'elle n'avait pas peur de la rue, ni de son influence. Elle était décidée à les combattre. Des rues comme la 116e, réservées aux nègres ou aux mulâtres – avec tout ce que cela signifie – avaient fait de Pop un vieil ivrogne timide et tué Mom quand Lutie était encore tout bébé.

Dans cet immeuble où elle habitait actuellement, c'était aussi la rue qui avait amené Mrs. Hedges à faire de sa chambre un bordel. Et le concierge, la rue l'avait maintenu dans les bas-fonds, loin de l'air et de la lumière, jusqu'à ce que l'horrible obsession de la chair l'ait dévoré. Et c'était encore la rue, ou d'autres semblables, qui avait conduit Min, la femme qui vivait avec lui, à cet état d'atonie et de molle résignation qui la faisait ressembler à une lavette humide. Mais rien de tout cela ne lui arriverait à elle, Lutie, parce qu'elle avait la volonté de lutter sans relâche.

Lutie Johnson n'a qu'une idée en tête : l'avenir. Elle rêve de donner un avenir à son fils, Bub, et bien que la vie ne l'ait pas épargnée, elle est décidée à y parvenir, quitte à faire des sacrifices. La première étape consiste à quitter l'appartement qu'elle partage avec son père, un alcoolique notoire, et sa nouvelle compagne pour avoir son propre logement. Malheureusement, son budget lui impose des limites, elle devra donc s'installer dans la 116è rue de Harlem. La rue des noirs.

C'est un portrait sans concession de l'Amérique des années 40 que nous livre Ann Petry, un récit dur, brut, comme cette rue où blancs et noirs ne se fréquentent pas, ou les uns et les autres ne font que survivre. Luthie est amenée à y croiser une galerie de personnages ambigus, où la frontière entre le bien et le mal est ténue. Le concierge et son regard vicieux porté par sa folie, Mrs Hedges qui passe son temps accoudée à son balcon à observer tout ce qui se passe dehors, tandis que ses filles apportent de la satisfaction à des hommes de passage, même des hommes blancs...

Luthie est un personnage fort, qui derrière les rêves frivoles dus à son âge, cache un être courageux, prêt à tout pour assurer l'avenir de Bub, son fils. A tout ? Non, pas exactement. Jamais elle ne se prostituera, jamais elle ne travaillera pour Mrs Hedges. Jamais elle ne fricotera avec ces blancs qui la regardent de haut, ces blancs qui la méprisent. Au fil des pages, elle se bat sans relâche et franchit les embûches, sans céder au découragement. Le travail va payer, le travail sera l'ascenseur social dont elle rêve, et certainement pas sa beauté, comme le prétend Mrs Hedges. Oui, elle en est convaincue, le monde ne peut pas être si laid.

J'ai adoré ce roman pourtant sombre dans lequel luit malgré tout la flamme de l'espoir, celle de Luthie qui porte le récit. Les personnages sont très bien travaillés et m'ont fait ressentir une myriade d'émotions parfois contradictoires. Pour Mr Jones, le concierge, le verdict a été sans appel : du dégoût. Sa folie ne pouvait rien susciter d'autre. Mais pour Mrs Hedges, rien n'a été simple. Ce personnage m'a fascinée... Je n'ai pas réussi à trancher. Ordure ? Victime ? Difficile à dire, mais cette dualité résume à elle seule l'âpreté de ce récit et la violence de cette époque. Un petit bijou sur l'Amérique des années 40.

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